Nexus

Rien n’existe avant de prendre forme dans nos pensées.

William Shakespeare

NEXUS

 

La pensée est une petite chose bien étrange. Dans toute sa singularité, elle prend naissance comme une petite boule d’amour et de douceur, s’étire et se dégourdit les filaments. En ouvrant les yeux, elle regarde autour d’elle et découvre un vaste monde aux tonalités bleus, mauves et mordorées. Elle s’approche d’une masse étoilée à côté d’elle, et la touche, c’est visqueux et doux à la fois. Bizarre. La sensation est des plus intrigantes, mais agréable. Elle s’en amuse, et caresse de nouveau du bout des filaments cette chose longue dont elle ne perçoit même pas la fin. Qu’es-tu toi ? En guise de réponse, le neurone la happe et c’est parti pour le grand huit. Les sensations sont dingues, la petite boule de pensée prend de la vitesse. Wouhouuu, encore un looping. Le virage à 360° dans le corps neuronal est impressionnant. A gauche, un champ de mitochondries. Une grande montée, puis une descente. Cela n’en finit pas. La petite boule de pensée apprécie tellement qu’elle grossit, grossit, et chacune des parcelles de son corps se transforme. On dirait qu’elle mute, l’euphorie la transforme en idée !

Pleine de ce nouveau statut, c’est avec assurance qu’elle continue son périple. Au loin, elle semble voir que le chemin s’arrête subitement. Elle commence à prendre peur, à paniquer. Va-t-elle y rester ? La connexion s’est-elle rompue ? Pourtant la cadence s’accélère et elle est prise dans une frénésie qu’elle ne peut contrôler. Tout va vite, très vite, beaucoup trop vite, si vite qu’elle réalise qu’elle arrive au point de rupture… Et en un rien de temps, elle se retrouve dans le vide. Un vide sidéral, cosmique. Empli de calme, le silence. C’est assez agréable finalement. Serait-ce un nuage de dopamine ? Elle se sent comme en apesanteur. Dans un cocon de bien-être. Une bulle de bonheur.

Pas le temps de dire Oops qu’un choc amorti la sort de sa rêverie, elle vient d’atterrir sur ce qui semblerait être une cellule gliale. Ce n’était pas une rupture, c’était le pont invisible du potentiel d’action. Bye bye dopamine ! Rassurée, elle continue son périple. La cadence ralentit légèrement pour récupérer d’autres petites boules énergétiques dans son genre. Salut les amis ! Vous êtes quoi vous, idées ou pensées ? Vous savez où on va ? Certaines doivent êtres très timides, elles restent blotties dans leur coin, roses comme des cellules de tissu musculaire. Le grand huit neuronal continue, et la petite idée grossit encore. Plus elle prend confiance, et plus elle s’étend. Elle se sent bien, épanouie, sûre d’elle. Hop un virage à droite. Les sauts se succèdent, mais elle n’a plus peur, elle connait maintenant. Elle s’amuse même de la peur de ses voisines qui viennent d’arriver, se remémorant sa propre émotion il y a encore peu de temps. La cadence ralentit. On dirait qu’on arrive.

Au fond, dans le lointain, une lumière blanche, chaude et rassurante. Serait-ce la sortie ? L’idée est tout excitée. Elle ne sait pas à quoi s’attendre, elle ne sait pas quel est son but, sa destinée, mais une chose est sûre, elle ira jusqu’au bout. La lumière se rapproche, elle peut sentir sa chaleur, et il y a même comme une espèce de forme d’énergie très attractive qui s’en dégage. Vite ! Je veux voir ! Je veux savoir ! Trépignant d’impatience, ses filaments se mettent à s’agiter dans tous les sens, et en moins d’une seconde, elle se décroche du circuit et se retrouve de nouveau à flotter. Ce vide là n’est pas rassurant, elle a le sentiment de tomber. Soudain, un gros bruit sourd. Une odeur d’encre se répand. Bizarre. Les questions fusent dans sa tête. Bing, un premier choc. Elle rebondit et atterrit sur une corde. Ah, un axone. Salut, euh, excuse-moi pour l’arrivée peu orthodoxe et un peu fracassante, j’ai dérapé. En guise de réponse, l’axone déploie une vague d’énergie, et la petite idée reprend la direction de sa lumière si attirante. Plus de bêtises cette fois, elle reste bien les filaments à l’intérieur. Ça y est, on arrive. Une chaleur douce et pénétrante se fait sentir. L’axone lui signale la fin du parcours. Timidement, l’idée avance vers cette douce lumière. Elle se rapproche, de plus en plus près, si près que l’un de ses filaments pénètre à l’intérieur de cette aura blanche. Puis un autre, et encore un autre. Et soudain, elle y est en entier. Ça y est, elle connait sa destinée.

252 millisecondes. Macha veut écrire une lettre. Elle prend son stylo, mais celui-ci lui échappe des mains. Une légère tâche d’encre se forme à l’endroit de l’impact sur la feuille. 311 millisecondes. Elle récupère son stylo, et commence à écrire la première lettre de « Nexus ». 327 millisecondes. Moins d’une seconde pour une vie de pensée. Le grand huit le plus rapide du monde.

 

       Macha Poirier, 2019

 

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